4 Aug
En Tunisie, l’urgence est économique et sociale | Libération
Par Michael Ayari
Alors que le chaos règne à travers le monde arabe, la Tunisie vit une transition démocratique relativement pacifique. Or, au-delà de ce calme apparent, les slogans de la contestation résonnent encore. Les nombreuses manifestations sociales et la violence salafiste, dont les principaux acteurs sont issus d’une jeunesse marginalisée, sont les symptômes de ce mécontentement. Les difficultés économiques ébranlent la confiance que les citoyens accordent au gouvernement. Le président tunisien, Moncef Marzouki, a affirmé que si les problèmes socio-économiques ne sont pas rapidement pris en compte, le risque de “révolution dans la révolution” n’est pas à écarter. 
Si la colère gronde, la Tunisie n’est pas au bord d’une nouvelle insurrection. Ni les partis politiques ni la puissante centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), ne sont à la recherche d’une nouvelle épreuve de force. Les classes moyennes, de plus en plus lasses, souhaitent également éviter l’irruption d’une nouvelle contestation. Mais, afin de contenir la colère populaire, le Premier ministre, Hamadi Jebali, et son équipe gagneraient fort à s’attaquer à trois problèmes majeurs. En premier lieu, la question du chômage, surtout celui des diplômés de l’enseignement supérieur, doit être une priorité absolue. Ces derniers sont enclins à descendre dans les rues pour exprimer violemment leur ressentiment. En second lieu, le gouvernement devrait réduire les inégalités régionales qui font peu à peu perdre espoir aux habitants de l’intérieur du pays. Enfin, il devrait prêter attention à la réorganisation des réseaux de corruption depuis la chute des familles du président Zine al-Abidine Ben Ali et de son épouse, Leïla Trabelsi. Une sorte de “réveil des intermédiaires” - ces fonctionnaires de moyen rang corrompus - très préoccupant semble se produire. 
L’Assemblée nationale constituante (ANC) devrait adopter des mesures d’urgence afin de surmonter les obstacles administratifs freinant les projets relatifs à l’emploi des jeunes diplômés et au développement régional. Elle pourrait par exemple nommer un comité de crise bénéficiant de l’autorité nécessaire pour débloquer ces projets dans les plus brefs délais. Le gouvernement pourrait, de même, créer des commissions d’enquête et d’actions composées de forces sécuritaires et de médiateurs locaux afin, d’une part, de répondre aux conflits violents, notamment dans le bassin minier, et, d’autre part, d’enquêter sur les activités du marché noir, y compris la contrebande - vivier de groupuscules jihadistes violents - dans l’intérieur du pays et les régions frontalières. 
Le secteur informel doit sortir des marges de la légalité pour devenir un véritable moteur de croissance. Lourdeurs bureaucratiques, humiliations quotidiennes et confinement dans une économie désorganisée découragent l’esprit entrepreneurial et freinent le développement d’une économie plus transparente dont les acteurs seraient enclins à rendre des comptes de manière responsable. Lorsque justice, équité et lutte contre l’impunité sont mises à mal, des émeutes et des violences claniques éclatent, révélant ainsi la faiblesse du dialogue et l’étendue des clivages séparant gouvernants de la capitale et gouvernés des régions oubliées. Les syndicats et les associations civiles pourraient pallier ces lacunes. La communauté internationale pourrait soutenir le développement régional et local ; encourager la formation continue des jeunes diplômés en recherche d’emploi ; fournir une assistance technique dans le domaine de l’insertion professionnelle ; et faciliter la croissance des entreprises locales, y compris à travers l’assistance technique aux start-up et l’octroi de microcrédits. 
La démocratisation devrait impérativement atteindre les administrations régionales et locales. Des nouveaux mécanismes de consultation, permettant aux habitants des zones les plus reculées de mieux comprendre les politiques économiques et sociales et de s’exprimer à leur sujet, pourraient être expérimentés dans les gouvernorats de l’intérieur du pays. 
Même si le gouvernement est conscient de ces problèmes, la contestation risque de provoquer une crise de légitimité des élites politiques. Afin de l’éviter, les stratégies à mettre en œuvre devraient privilégier le dialogue entre tous les segments de la société. Après avoir subi des décennies durant des décisions venant d’en haut et étant donné les défis socio-économiques énormes auxquels ils devront faire face, les Tunisiens ne méritent pas moins que cela.
Michael Ayari est analyste principal pour la Tunisie de l’International Crisis Group.
ARTICLE ORIGINAL (La Libération) 
Photo: Les commerçants sur un marché de Tunis, Crédit: Magharebia

En Tunisie, l’urgence est économique et sociale | Libération

Par Michael Ayari

Alors que le chaos règne à travers le monde arabe, la Tunisie vit une transition démocratique relativement pacifique. Or, au-delà de ce calme apparent, les slogans de la contestation résonnent encore. Les nombreuses manifestations sociales et la violence salafiste, dont les principaux acteurs sont issus d’une jeunesse marginalisée, sont les symptômes de ce mécontentement. Les difficultés économiques ébranlent la confiance que les citoyens accordent au gouvernement. Le président tunisien, Moncef Marzouki, a affirmé que si les problèmes socio-économiques ne sont pas rapidement pris en compte, le risque de “révolution dans la révolution” n’est pas à écarter. 

Si la colère gronde, la Tunisie n’est pas au bord d’une nouvelle insurrection. Ni les partis politiques ni la puissante centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), ne sont à la recherche d’une nouvelle épreuve de force. Les classes moyennes, de plus en plus lasses, souhaitent également éviter l’irruption d’une nouvelle contestation. Mais, afin de contenir la colère populaire, le Premier ministre, Hamadi Jebali, et son équipe gagneraient fort à s’attaquer à trois problèmes majeurs. En premier lieu, la question du chômage, surtout celui des diplômés de l’enseignement supérieur, doit être une priorité absolue. Ces derniers sont enclins à descendre dans les rues pour exprimer violemment leur ressentiment. En second lieu, le gouvernement devrait réduire les inégalités régionales qui font peu à peu perdre espoir aux habitants de l’intérieur du pays. Enfin, il devrait prêter attention à la réorganisation des réseaux de corruption depuis la chute des familles du président Zine al-Abidine Ben Ali et de son épouse, Leïla Trabelsi. Une sorte de “réveil des intermédiaires” - ces fonctionnaires de moyen rang corrompus - très préoccupant semble se produire. 

L’Assemblée nationale constituante (ANC) devrait adopter des mesures d’urgence afin de surmonter les obstacles administratifs freinant les projets relatifs à l’emploi des jeunes diplômés et au développement régional. Elle pourrait par exemple nommer un comité de crise bénéficiant de l’autorité nécessaire pour débloquer ces projets dans les plus brefs délais. Le gouvernement pourrait, de même, créer des commissions d’enquête et d’actions composées de forces sécuritaires et de médiateurs locaux afin, d’une part, de répondre aux conflits violents, notamment dans le bassin minier, et, d’autre part, d’enquêter sur les activités du marché noir, y compris la contrebande - vivier de groupuscules jihadistes violents - dans l’intérieur du pays et les régions frontalières. 

Le secteur informel doit sortir des marges de la légalité pour devenir un véritable moteur de croissance. Lourdeurs bureaucratiques, humiliations quotidiennes et confinement dans une économie désorganisée découragent l’esprit entrepreneurial et freinent le développement d’une économie plus transparente dont les acteurs seraient enclins à rendre des comptes de manière responsable. Lorsque justice, équité et lutte contre l’impunité sont mises à mal, des émeutes et des violences claniques éclatent, révélant ainsi la faiblesse du dialogue et l’étendue des clivages séparant gouvernants de la capitale et gouvernés des régions oubliées. Les syndicats et les associations civiles pourraient pallier ces lacunes. La communauté internationale pourrait soutenir le développement régional et local ; encourager la formation continue des jeunes diplômés en recherche d’emploi ; fournir une assistance technique dans le domaine de l’insertion professionnelle ; et faciliter la croissance des entreprises locales, y compris à travers l’assistance technique aux start-up et l’octroi de microcrédits. 

La démocratisation devrait impérativement atteindre les administrations régionales et locales. Des nouveaux mécanismes de consultation, permettant aux habitants des zones les plus reculées de mieux comprendre les politiques économiques et sociales et de s’exprimer à leur sujet, pourraient être expérimentés dans les gouvernorats de l’intérieur du pays. 

Même si le gouvernement est conscient de ces problèmes, la contestation risque de provoquer une crise de légitimité des élites politiques. Afin de l’éviter, les stratégies à mettre en œuvre devraient privilégier le dialogue entre tous les segments de la société. Après avoir subi des décennies durant des décisions venant d’en haut et étant donné les défis socio-économiques énormes auxquels ils devront faire face, les Tunisiens ne méritent pas moins que cela.

Michael Ayari est analyste principal pour la Tunisie de l’International Crisis Group.

ARTICLE ORIGINAL (La Libération) 

Photo: Les commerçants sur un marché de Tunis, Crédit: Magharebia